Chapitre 1

 

Social Bug – Tome 1 : Accès refusé

« Accès refusé »

Le message clignotait en rouge sur le moniteur pour la deuxième fois. Exaspérée, Lysianne se retourna à nouveau vers le surveillant.

– Ecoutez, vous me connaissez. Laissez-moi entrer, vous retardez tout le monde …

– NON ! Chère demoiselle, c’est vous qui retardez tout le monde. Ce n’est pas de ma faute si BoFaT ne vous reconnaît pas, mais peut-être est-ce la votre …

Lysianne n’avait jamais aimé ce pion avec ses grosses lunettes, son air de ne pas y toucher et surtout son regard pervers et méchant.

Derrière elle, les autres élèves s’impatientaient. Quand soudain, une voix redoutée s’éleva :

– Alors, toujours à faire ton intéressante Mutin. Si au lieu d’essayer de draguer les moches, tu essayais de bien t’habiller pour une fois, tu aurais peut-être tes chances !

C’était Mary-Anne, qui était assurément la vedette du lycée. Autour de la jeune fille blonde, ses « followers » s’esclaffèrent méchamment.

– Et laisse passer ceux qui n’ont pas besoin de tricher pour être autorisés à rentrer.

A nouveau, les mêmes rires moqueurs.

– Mettez-vous sur le coté et laissez passer les autres au lieu de faire votre intéressante, intima le surveillant.

Et ça continue … Ce jour était vraiment à marquer d’une pierre noire. Déjà qu’il avait fallu ruser dans le métro, le système ne la reconnaissant pas …

Interrompant ses pensées, une voix amicale s’adressa à elle.

– Salut Lyzzy, ça ne va pas ? Tu as l’air toute triste.

C’était Luka son meilleur ami. Il était en première comme elle, mais avait opté pour la filière scientifique car comme il disait toujours « les maths au moins ne souffrent ni de litotes, ni d’euphémismes », ce à quoi Lysianne répondait « oui mais elles sont asymptotiques et dérivées c’est-à-dire tordues ». Ils se connaissaient depuis la maternelle et rien n’aurait pu les séparer jusqu’à aujourd’hui.

– Hello Luk’, BoFaT refuse de me laisser rentrer.

Pendant ce temps, Mary-Anne passait le portique non sans avoir jeté un œil goguenard sur Lysianne et Luka.

Avec un son strident, la cloche se mit à sonner.

– Pas cool … Désolé de ne pas pouvoir rester avec toi, je dois me dépêcher si je veux éviter de me faire coller, j’en suis déjà à trois avertissements. Tu m’enverras un message sur BoFaT … Devant l’air navré de son amie, il se reprit – Enfin, tu me raconteras tout à la pause. Salut !

Assise sur le banc en bois de l’entrée et sous la garde du surveillant, la jeune fille se demandait bien ce qu’elle allait pouvoir dire à Mme Beillouet, sa professeur de français quand elle arriverait enfin à rentrer. Si seulement elle avait sa carte de lycéenne … Mais oui, elle l’avait quelque part au fond de son sac … Enfin, il lui semblait bien.

Elle était en train de chercher dans le désordre insondable de son sac quand arriva le conseiller principal.

– Mademoiselle Mutin, si ce n’est pas trop vous demander d’interrompre votre revue de paquetage …

Revue de paquetage … on n’est pas à l’armée où tu aurais bien fait de rester.

Se relevant et lui présentant son plus beau sourire, elle répondit :

– Oui Monsieur, BoFaT ne me reconnaît pas, pourtant …

– Je sais, l’interrompit le conseiller, monsieur Carous m’a fait son rapport …

Son rapport tiens donc ! Sur BoFaT ?

– … Manifestement, le système de reconnaissance faciale connaît des difficultés. Nous allons donc revenir aux méthodes, hihi, ancestrales et je vais vous demander votre carte de lycéenne.

Ce qu’il est agaçant avec son petit rire, comme s’il était amusant.

– C’est ce que je cherchais … Puis après avoir fouillé dans un tas de papiers à même le sol elle ajouta : Ah ! La voilà.

Après l’avoir examinée en tout sens, le conseiller rendit sa carte à Lysianne.

– Il va falloir régulariser la présence de mademoiselle Mutin manuellement monsieur Carous. Et essayez de ne pas le faire avec trois semaines de retard. Quant à vous, la prochaine fois ayez le bon réflexe, et dépêchez-vous, vous êtes en retard.

– Je peux avoir un mot pour ma prof…

– Dépêchez-vous ! Et silence dans les couloirs.

Lysianne frappa timidement à la porte de la classe en pensant au savon qu’elle allait se recevoir et, en plus, en public.

Après un « Entrez ! » tonitruant, Lysianne entre dans la salle de classe espérant que … mais non.

– Alors mademoiselle Mutin, encore en retard ? Quelle excuse avez-vous ? Votre scooter est tombé en panne dans le métro ?

Les rires moqueurs envahirent la salle et Lysianne entendit clairement « Elle a essayé de draguer le pion qui n’en a pas voulu ! ».

– SILENCE ! hurla l’enseignante. Une fois le silence rétabli elle continua : Alors je vous écoute.

– Je ne comprends pas, le système de reconnaissance faciale à l’entrée ne m’a pas identifiée. Pourtant, …

– La prochaine fois vous vous donnerez un coup de brosse dans les cheveux, ça devrait aller mieux.

Les rires reprirent de plus belle.

Et c’est reparti.

– Rejoignez votre place et vous viendrez me voir à la fin du cours.

Lysianne alla s’assoir à sa place préférée au fond de la salle et surtout le plus loin possible de Mary-Anne. L’étude de Phèdre fut presque un moment de bonheur dans le cauchemar qu’était sa matinée. Lysianne voyait Mary-Anne tapoter discrètement sur son terminal. Elle pouvait être sûre que l’épisode de ce matin était déjà relaté sur BoFaT avec au moins un enregistrement audio et que ses milliers de « followers » devaient déjà se tordre de rire. La journée promettait d’être rude.

Et son compte BoFaT qui ne marchait plus. Que se passait-il ? Elle allait devenir une pestiférée avant la fin de matinée comme les NoNo. Faudrait-il qu’elle quitte le lycée pour rejoindre les centres de formations des NoNo ?

La cloche de la pause de 10h00 sonna. Lysianne avait hâte de retrouver Luk’. Lui au moins saurait l’écouter sans la juger.

– Mademoiselle Mutin ?

Merde, j’avais oublié.

– Vous n’espériez quand même pas passer outre votre juste peine ?

– Non non, je pensais…

– Pensez-moins à l’avenir et arrivez plus à l’heure. Présentez-moi donc votre index droit que je puisse inscrire vos heures de colle.

Lysianne présenta son index où était implantée sa puce d’identité, sur le terminal que lui présentait la professeur.

– Bizarre, le programme ne vous reconnaît pas …

– Puisque je vous dis que mon compte BoFaT plante …

– Tant pis, on fera à l’ancienne, au lieu de les faire de chez vous, vous viendrez les faire au lycée samedi matin, … deux heures. J’envoie un courriel à l’administration pour qu’on vous laisse rentrer cette fois ci. Ahah ! Elle est bien bonne celle là. Et la prochaine fois trouvez donc autre chose comme excuse.

Se demandant bien quelle catastrophe pouvait encore bien lui arriver, Lysianne descendit d’un air sombre les escaliers de pierre usés par des générations de lycéens en direction de la cour. Elle reconnut Luka appuyé sur un tilleul centenaire qui semblait échanger sur BoFa avec son terminal.

Quand il la vit, il lui fit un timide signe de la main lui demandant de venir.

– Alors ?

– Le cauchemar, deux heures de colle au lycée samedi matin. Tu y crois toi ?

– Ben …

Il faut bien reconnaître que Luka manquait parfois d’à propos pour consoler sa meilleure amie. Sur un ton qui se voulait important et théâtral, il ajouta :

– Je viens d’exposer ton cas sur le forum que j’anime. Il paraîtrait que tu n’es pas la première et que derrière tout ça, il y a …

– Un complot gouvernemental, je sais.

– Non en fait, un complot de la CIA mais bon, c’est un peu la même chose.

– Tu te fous de moi ? Je suis en train de passer une matinée cauchemardesque et toi tu me parles de manipulation martienne !

– Non de la CIA…

– Oh tais-toi !

Elle avait crié tellement fort, que les élèves présents dans la cour se retournèrent vers elle, mi étonnés mi amusés. Elle était certaine que la plupart avaient déjà pris connaissance sur BoFaT du compte-rendu circonstancié de ses malheurs.

– Et puis, j’allais oublier, ton compte BoFaT existe toujours mais il est bizarre …

– Alors ce coup de peigne ? Tu vas aussi en profiter pour te laver ? Ce serait dommage de ne pas pouvoir rentrer au bahut samedi matin !

Toujours accompagnée de sa cour, Mary-Anne exultait.

– Tu sais que j’ai déjà eu trois mille consultations de mon flash de ce matin ? Tu vas devenir célèbre ! Enfin, le genre de célébrité que tu mérites…

Lysianne aurait bien voulu lui répondre mais Mary-Anne lui tournait déjà le dos et n’avait face à elle que ses amies lui souriant d’un air narquois et menaçant.

– Ce que je la déteste murmura Luka,

– Alors ce compte ?

– Comme je te le disais…

Driiinnng !

La cloche sonnait.

– Tant pis, tu me donneras le résultat de ton enquête à midi.

Alors qu’elle attendait devant la salle de cours d’histoire-géo son téléphone se mit à vibrer, le nom « maman » apparut avec son portrait en hologramme.

– Maman, je vais rentrer en cours et en plus j’ai plein de soucis …

– Tu es au lycée ?

– Bien sûr où veux-tu que je sois ?

– Sur BoFaT tu n’apparais nulle part et en plus je viens de recevoir une visite…

Le professeur d’histoire venait d’arriver et jeta un regard noir sur Lysianne.

– Maman, il faut que je raccroche sinon je vais avoir encore plus d’ennuis …

– Attends c’est important, tu me dois des explications. J’ai reçu la visite de la police ce matin. Les officiers m’ont précisé que tu ne t’étais pas présentée au lycée ce matin, que la situation est grave et qu’ils souhaitent te retrouver pour t’interroger. Alors dis-moi, où es-tu et qu’as-tu fait ?